
Au cœur de la médina de Fès el-Bali, entre ruelles étroites et fontaines séculaires, la Mosquée Al-Qarawiyyine s’impose comme l’un des plus puissants symboles du monde islamique. Fondée en 859 par Fatima al-Fihriya, femme érudite originaire de Kairouan (Tunisie actuelle), elle incarne une vérité rarement reconnue : l’une des plus anciennes institutions universitaires du monde fut créée par une femme. Plus qu’un lieu de prière, elle est le berceau d’une tradition intellectuelle ininterrompue depuis plus de 1 165 ans — record mondial reconnu par l’UNESCO et le Guinness des records. Ici, théologie, droit islamique, grammaire arabe, mathématiques, astronomie, médecine et philosophie furent enseignés sans discontinuer, attirant des penseurs comme Ibn Khaldoun (sociologue), Ibn al-Arabi (mystique soufi), Maïmonide (philosophe juif), et même le futur pape Sylvestre II (Gerbert d’Aurillac) qui y étudia les mathématiques arabes au Xe siècle. La foi s’est toujours accompagnée de la quête du savoir, faisant de ce monument un pilier spirituel et culturel du Maroc et bien au-delà — pont millénaire entre Orient et Occident, entre tradition et modernité.
Nom officiel : Mosquée et Université Al-Qarawiyyine (جامع القرويين)
Signification : "Mosquée des Kairouanais" (communauté tunisienne de Fès)
Localisation : Fès el-Bali (vieille médina), Fès, Maroc
Fondation : 859 (IXᵉ siècle, dynastie idrisside)
Fondatrice : Fatima al-Fihriya (Oum al-Banine, fille de marchand de Kairouan)
Styles architecturaux : Idrisside (IXᵉ), almoravide (XIIᵉ), almohade (XIIIᵉ), mérinide (XIVᵉ), saadien (XVIᵉ)
Dimensions : 85m × 50m (salle de prière), cour centrale 30m × 20m
Capacité : 22 000 fidèles
Matériaux : Pierre, bois de cèdre sculpté, zellige (mosaïques céramique), plâtre ciselé, marbre
Particularités : Plus ancienne université en activité continue (1 165 ans), bibliothèque 4 000+ manuscrits (dont Coran IXᵉ siècle)
Étudiants célèbres : Ibn Khaldoun, Ibn al-Arabi, Maïmonide, Averroès, Léon l'Africain, Gerbert d'Aurillac (futur pape Sylvestre II)
Statut : Patrimoine mondial UNESCO (médina de Fès, 1981), université reconnue par Guinness des records
Restauration majeure : 2012-2016 (bibliothèque rouverte après 7 siècles)
Record mondial : 1 165 ans d’enseignement ininterrompu

Al-Qarawiyyine détient un record mondial reconnu par l’UNESCO et le Guinness des records : plus ancienne institution universitaire en activité continue depuis 859. Contrairement aux universités de Bologne (1088) ou Oxford (vers 1096) qui furent fondées plus tard, ou à l’Académie de Platon (fermée en 529), Al-Qarawiyyine n’a jamais cessé d’enseigner — traversant califats, sultanats, protectorats et indépendance sans interruption. Dès le IXᵉ siècle, elle accueillait des étudiants venus de tout le Maghreb, d’Al-Andalus, d’Égypte, du Moyen-Orient, et même d’Europe chrétienne. Le système d’enseignement reposait sur les cercles d’étude (halqa) : un maître (cheikh) enseignait assis contre une colonne, entouré d’étudiants en cercle concentrique. Les disciplines couvraient théologie islamique (tafsir, hadith), droit malékite (fiqh), grammaire arabe, rhétorique, logique, mathématiques, astronomie, médecine, pharmacologie et philosophie. Au XIIᵉ siècle, Fès rivalisait avec Bagdad et Cordoue comme capitale intellectuelle — et Al-Qarawiyyine en était le cœur battant.
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Le mathématicien français Gerbert d’Aurillac (938-1003), futur pape Sylvestre II, étudia à Al-Qarawiyyine vers 970 et y découvrit les chiffres arabes (dont le zéro) et l’astrolabe, qu’il introduisit ensuite en Europe. C’est par Fès que l’Occident chrétien reçut une partie de son héritage mathématique et astronomique — dette intellectuelle rarement reconnue.
Fatima al-Fihriya : quand une femme fonde la plus ancienne université
La mosquée fut fondée par Fatima al-Fihriya (surnommée Oum al-Banine, « Mère des deux fils »), femme érudite née à Kairouan (Tunisie) vers 800, émigrée à Fès avec sa famille dans les années 820 lors de l’exode des Kairouanais fuyant les troubles politiques. Son père, Mohammed al-Fihri, riche marchand et érudit, lui légua à sa mort (ainsi qu’à sa sœur Mariam) une fortune considérable. Profondément pieuse et instruite, Fatima décida de consacrer tout son héritage à la construction d’une mosquée-université pour sa communauté. En 859, à l’âge d’environ 60 ans, elle commença les travaux qu’elle supervisa personnellement. Ce geste visionnaire — une femme créant une institution universitaire au IXᵉ siècle — demeure exceptionnel dans l’histoire médiévale, islamique ou chrétienne. Sa sœur Mariam fonda parallèlement la Mosquée des Andalous (autre grande mosquée de Fès), créant ensemble un réseau éducatif féminin unique pour l’époque.

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Fatima al-Fihriya ne savait probablement pas qu’elle créait « l’université la plus ancienne du monde » — ce concept n’existait pas encore. Elle voulait simplement offrir à sa communauté un lieu où foi et savoir s’enrichissent mutuellement. Son nom, longtemps oublié, fut redécouvert au XXᵉ siècle, faisant d’elle aujourd’hui un symbole mondial du rôle des femmes dans l’éducation islamique.
Onze siècles de transformations architecturales

Contrairement à de nombreux monuments figés dans une époque, Al-Qarawiyyine s’est transformée continuellement entre le IXᵉ et le XXᵉ siècle, chaque dynastie ajoutant sa pierre à l’édifice. La mosquée initiale de 859 (dynastie idrisside) était modeste. En 956, les Omeyyades de Cordoue financent une première extension. Sous les Almoravides (XIIᵉ siècle), la salle de prière est étendue et le minbar (chaire) en bois de cèdre sculpté est installé — chef-d’œuvre de marqueterie toujours visible aujourd’hui. Les Almohades (XIIIᵉ siècle) ajoutent le minaret sobre et élégant, ainsi que des portes monumentales en bronze. Les Mérinides (XIVᵉ siècle) créent la cour centrale (sahn) avec ses fontaines de marbre et ses pavillons à muqarnas (stalactites sculptées), enrichissent le mihrab de mosaïques de zellige et de plâtre ciselé, et ajoutent les lustres en bronze suspendus. Le résultat est un palimpseste architectural d’une richesse extraordinaire, où sobriété spirituelle (arcs brisés, colonnes dépouillées) côtoie raffinement décoratif (zellige géométrique, calligraphies coufiques, bois sculptés) — synthèse parfaite de l’esthétique marocaine.
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La fontaine centrale de la cour (construite sous les Mérinides) était aussi une horloge hydraulique sophistiquée : des bols de cuivre tombaient à intervalles réguliers, marquant les heures de prière. Ce système ingénieux, décrit par l’historien Léon l’Africain en 1526, a aujourd’hui disparu — mais témoigne du lien entre science et spiritualité à Al-Qarawiyyine.
La bibliothèque ressuscitée : 4 000 manuscrits millénaires rouverts au monde
La bibliothèque d’Al-Qarawiyyine abrite l’une des collections de manuscrits les plus précieuses du monde islamique : plus de 4 000 volumes, dont certains datent du IXᵉ siècle. Parmi les trésors : un Coran enluminé du IXᵉ siècle écrit sur parchemin en calligraphie coufique, un exemplaire original du Muwatta de l’imam Malik (VIIIᵉ siècle, premier traité de droit islamique), des traités de médecine d’Ibn Sina (Avicenne), des œuvres d’Averroès (Ibn Rushd) annotées de sa main, et la Sira (biographie du Prophète) d’Ibn Ishaq. Mais durant sept siècles, cette bibliothèque demeura fermée au public, accessible uniquement à quelques érudits privilégiés — mystère alimentant légendes sur manuscrits perdus et savoirs oubliés. En 2012, l’architecte marocaine Aziza Chaouni lança une restauration complète (financement marocain + mécénat international) : consolidation des fondations, système de conservation climatisée, digitalisation des manuscrits. En 2016, après 4 ans de travaux, la bibliothèque rouvrit ses portes — événement historique célébré mondialement comme résurrection d’une mémoire menacée.

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Durant la restauration, on découvrit que les fondations de la bibliothèque reposaient sur un système de drainage médiéval ingénieux : des canaux souterrains évacuaient l’humidité pour préserver les manuscrits. Ce savoir-faire hydraulique, transmis depuis l’époque romaine, fut restauré à l’identique — mariage parfait entre techniques ancestrales et technologies modernes de conservation.
Une institution toujours vivante au XXIᵉ siècle

Aujourd’hui encore, Al-Qarawiyyine joue un rôle central dans la vie religieuse, éducative et culturelle du Maroc. Elle n’est pas un musée figé, mais un espace vivant où cohabitent prière quotidienne, enseignement universitaire et recherche savante. Chaque vendredi, jusqu’à 22 000 fidèles se rassemblent pour la grande prière. L’Université Al-Qarawiyyine, bien que modernisée au XXᵉ siècle (intégrée au système universitaire marocain en 1963), continue d’enseigner droit islamique, théologie, grammaire arabe — avec des méthodes combinant tradition (mémorisation, commentaires oraux) et modernité (examens écrits, diplômes reconnus). Les étudiants, venus de tout le Maroc et du monde musulman, perpétuent une chaîne de transmission ininterrompue (isnad) remontant au IXᵉ siècle — lien vivant avec Fatima al-Fihriya. Cette continuité exceptionnelle sur 1 165 ans confère à Al-Qarawiyyine une aura rare : elle prouve qu’une institution peut traverser les siècles sans se figer, s’adapter sans se trahir, et demeurer pertinente en restant fidèle à sa mission originelle — là où le savoir devient sacré.
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En 2016, pour la première fois depuis des siècles, des femmes furent autorisées à accéder à la bibliothèque restaurée — geste symbolique rendant hommage à Fatima al-Fihriya. Certains conservateurs voient là un retour aux origines : une institution fondée par une femme doit naturellement accueillir les femmes savantes. Le débat sur l’accès des femmes aux espaces de savoir islamiques trouve à Al-Qarawiyyine un précédent historique irréfutable.
La Mosquée Al-Qarawiyyine n’est pas seulement un monument ancien : elle est une idée incarnée dans la pierre, le bois et le savoir. Depuis plus de mille ans, elle rappelle qu’une femme visionnaire peut créer un héritage qui traverse les siècles, que la quête spirituelle et la recherche intellectuelle peuvent avancer ensemble, et qu’une institution fondée sur la transmission du savoir défie le temps lui-même. Entre les colonnes de sa salle de prière où résonnèrent les enseignements d’Ibn Khaldoun, sous les muqarnas de sa cour où Maïmonide médita, dans les rayons de sa bibliothèque où dorment 4 000 manuscrits millénaires, Al-Qarawiyyine continue de transmettre un héritage universel — profondément marocain et résolument mondial, ancré dans la tradition et ouvert à la modernité. À Fès, entre le murmure des fontaines et l’écho des voix étudiantes, le rêve de Fatima al-Fihriya perdure : là où le savoir devient sacré, là où la foi s’enrichit de la connaissance, là où chaque génération transmet à la suivante le flambeau d’une civilisation qui refuse de s’éteindre.

