
Au cœur du quartier historique musulman de Xi’an, dissimulée derrière des ruelles animées où flottent les parfums d’épices et de pain naan, se dresse un édifice étonnant : la Grande Mosquée de Xi’an. De l’extérieur, ses toits de tuiles vernissées et ses avant-toits recourbés évoquent un temple bouddhiste ou un palais impérial. Pourtant, franchissez ses portes, et vous découvrirez l’une des plus anciennes mosquées de Chine. Fondée il y a plus de 1 280 ans, elle incarne la rencontre harmonieuse entre l’Islam des caravanes de la Route de la Soie et l’architecture traditionnelle chinoise — un dialogue millénaire entre deux civilisations.
Nom chinois : 大清真寺 (Dà Qīngzhēn Sì) - "Grande Mosquée Pure et Vraie"
Nom arabe : جامع شيان الكبير
Localisation : Quartier musulman, Xi’an, province du Shaanxi, Chine
Construction initiale : 742 (dynastie Tang)
Forme actuelle : principalement reconstruite et développée sous la dynastie Ming (fin XIVᵉ siècle) puis embellie sous la dynastie Qing
Superficie / agencement : environ 13 000 m², structurée en 4 (ou 5, selon les sources) cours successives, avec de nombreux bâtiments — pavillons, portiques, salles — dans un style sino-arabe hybride.
Capacité / usage : salle de prière pouvant accueillir ~1 000 fidèles ; la mosquée reste un lieu de culte actif pour la communauté locale (principalement la minorité Hui).
Style architectural : Architecture Ming-Qing avec éléments islamiques
Orientation : Salle de prière orientée vers La Mecque (ouest)
Stèles historiques : Plus de 30 stèles anciennes (dynasties Ming et Qing)
Statut : Site protégé national (depuis 1988)
Visiteurs : Ouverte aux non-musulmans (sauf salle de prière)
Une des plus anciennes mosquées de Chine — legs de la Route de la Soie

La Grande Mosquée de Xi’an fut fondée en 742 sous la dynastie Tang, à l’apogée de la Route de la Soie, lorsque Xi’an (alors Chang’an, capitale cosmopolite de l’empire) accueillait marchands arabes, persans et centrasiatiques. Ces commerçants musulmans, venus troquer soieries et porcelaines contre épices et pierres précieuses, apportèrent avec eux leur foi et établirent les premières communautés islamiques en Chine. L’empereur Xuanzong, ouvert aux influences étrangères, autorisa la construction de cette mosquée, témoignant de la tolérance religieuse de l’époque Tang.
German architect Ernst Boerschmann (1873-1949), Public domain, via Wikimedia Commons
lus de treize siècles plus tard, l’édifice demeure l’un des plus anciens lieux de culte islamiques encore en activité en Chine, survivant aux dynasties, révolutions et bouleversements qui ont façonné l’histoire chinoise.
Une mosquée qui ressemble à un temple — l’art de l’adaptation architecturale
En franchissant l’entrée, le visiteur pourrait croire pénétrer dans un temple bouddhiste ou un jardin impérial : toits de tuiles vernissées vertes et jaunes, avant-toits aux extrémités recourbées, pavillons octogonaux, cours paysagères avec bassins et pavillons de thé. Nulle coupole dorée, nul minaret élancé — la mosquée a adopté le vocabulaire architectural chinois tout en respectant scrupuleusement les exigences islamiques. Le « minaret » est en réalité une pagode octogonale de trois étages appelée Shengxin Pavilion (Pavillon de l’Examen du Cœur), où l’appel à la prière se faisait traditionnellement.

Ronnie Macdonald from Chelmsford, United Kingdom, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
La salle de prière (qiblah), orientée vers La Mecque, présente une structure en bois typiquement Ming avec poutres peintes et calligraphies arabes dorées. Cette fusion sino-islamique unique fait de la mosquée un chef-d’œuvre d’acculturation architecturale — l’islam s’habille à la chinoise sans perdre son âme.
Un conservatoire de l’art sino-islamique — stèles, calligraphies et trésors

La mosquée abrite une collection exceptionnelle de plus de 30 stèles historiques datant des dynasties Ming et Qing, dont certaines narrent l’histoire de l’islam en Chine en caractères chinois et arabes. Parmi les trésors les plus précieux figurent des calligraphies de l’empereur Kangxi (dynastie Qing), des manuscrits coraniques anciens copiés à la main, et des inscriptions bilingues témoignant du dialogue entre cultures. Le Pavillon du Phénix (Fenghuan Ting) conserve des édits impériaux autorisant la pratique islamique, tandis que le Pavillon de la Lune abrite une bibliothèque de textes classiques chinois et islamiques.
Prosnu, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Ces objets font de la mosquée bien plus qu’un lieu de culte : c’est un musée vivant racontant 1 300 ans de présence musulmane en Chine, un pont culturel entre Orient et Occident gravé dans la pierre et l’encre.
Un jardin de contemplation au cœur du tumulte urbain
Depuis les ruelles animées du quartier musulman où résonnent les appels des marchands et où grésillent les brochettes de yangrou chuanr (mouton grillé), on pénètre dans la mosquée comme dans un autre monde. L’agencement en quatre cours successives (siheyuan), typique des résidences impériales, crée une progression spirituelle : chaque cour est plus calme, plus intime que la précédente. Des saules pleureurs, des cyprès centenaires et des bassins de lotus ponctuent le parcours, invitant à la méditation.

Gary Todd from Xinzheng, China, CC0, via Wikimedia Commons
Des pavillons de repos permettent aux fidèles et visiteurs de s’asseoir à l’ombre, contemplant les carpes koï nager paisiblement. Cette conception paysagère, inspirée des jardins lettrés chinois, transforme la mosquée en oasis de sérénité — un havre où le temps ralentit, où le tumulte s’efface, où l’esprit trouve le repos avant la prière.
Cœur battant de la communauté Hui depuis treize siècles

Contrairement à de nombreux monuments historiques figés dans le temps, la Grande Mosquée reste un lieu de culte actif, vibrant des prières quotidiennes de la communauté Hui — l’une des 56 ethnies reconnues en Chine, comptant plus de 10 millions de membres. À Xi’an, environ 60 000 musulmans Hui vivent dans le quartier entourant la mosquée, perpétuant traditions culinaires (cuisine halal), pratiques religieuses et identité culturelle unique. Chaque vendredi, près de 1 000 fidèles se rassemblent pour la prière collective (jumu’ah), tandis que le Ramadan transforme le quartier en festival nocturne parfumé d’encens et de pâtisseries.
BrokenSphere, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons
Les imams prêchent en chinois mandarin, les enfants étudient le Coran en arabe, et les anciens transmettent l’héritage d’un islam sinisé depuis la dynastie Tang. La mosquée n’est pas un musée : c’est le cœur vivant d’une communauté qui célèbre son double héritage, chinois et musulman, depuis plus d’un millénaire.
La Grande Mosquée de Xi’an défie les attentes et transcende les frontières : ni vraiment chinoise ni typiquement arabe, elle est les deux à la fois — synthèse harmonieuse de deux civilisations millénaires. Sous ses toits de pagode se murmurent les mêmes prières qu’à La Mecque, dans ses cours paisibles fleurissent lotus bouddhiques et foi islamique, sur ses stèles se mêlent calligraphies arabes et idéogrammes chinois. Pendant treize siècles, elle a survécu aux empires, aux révolutions, aux transformations urbaines, témoignant qu’une foi peut s’enraciner dans un sol étranger sans perdre son essence. Aujourd’hui encore, tandis que les fidèles Hui prient vers l’ouest et que les touristes admirent ce joyau architectural, la mosquée rappelle une vérité intemporelle : la spiritualité n’a pas de frontières, et la beauté naît de la rencontre des cultures.

